Lorsque nous « filmons la musique », quelles images fabriquons-nous d’une musique, d’une pensée, d’un goût, d’un acte ou d’un monde musical ? Que disent ces images de nos liens à ces musiques, à ces musicien.nes et à ces mondes, et de nos manières de faire l’ethnomusicologie aujourd’hui ?
Le cinéma documentaire s’est depuis longtemps affranchi d’une visée objective, tout en continuant à questionner le monde ; l’anthropologie visuelle a suivi ce cheminement et a élargi le champ des approches narratives et esthétiques. Cela ne semble pas être le cas de l’ethnomusicologie, en France au moins. Parce qu’elle s’occupe de musique, l’ethnomusicologie paraît a priori la science humaine et sociale la mieux placée pour défendre l’apport heuristique d’un regard poétique, émotionnel, intime, d’une narration non-linéaire ou d’une mise en scène choisie. Pourtant, l’ethnomusicologie reste majoritairement productrice de films documentaires où le sens musical tente d’être révélé par l’image-son d’un geste ou d’une performance, comme si faire voir un acte musical permettait naturellement de le faire entendre et surtout de le faire comprendre.
Coordonnée par Ariane Zevaco, ethnomusicologue et réalisatrice, cette rencontre du séminaire du CREM propose de questionner le postulat qui précède à travers d’autres approches visuelles du musical. Sans être circonscrites à une visée « documentaire », elles proposent des regards, des écoutes, des créations visuelles et sonores qui interrogent les actes et les pensées musicales, et peuvent nourrir nos regards ethnomusicologiques.
Quels choix techniques, esthétiques, anthropologiques, sociologiques, ethnomusicologiques guident nos fabrications des images et des sons de la musique ? Comment ces choix, de l’écriture de nos projets au filmage et à l’enregistrement, jusqu’au mixage et à l’étalonnage, construisent-ils un sens musical particulier, celui que nous voulons raconter ?
En présentant différents projets, achevés ou en cours, nous confronterons nos expériences et partageons nos questionnements.

Cette intervention a pour base des rushes collectés à l'aide d'une caméra mini-dv lors d'Echos, un festival se déroulant surtout de nuit et mettant en œuvre un dispositif de diffusion (des trompes envoient le son sur une paroi rocheuse via des trompes) centré sur l'expérience singulière de l'auditeur·ice.
La situation, à laquelle je participe en tant qu'auditeur et vidéaste, enserré dans un réseau amical alors sur-représenté, gorge le film de ses particularités : les musicien·nes apparaissent très peu et c'est surtout l'expérience impermanente de l'écoute qui est donnée à voir et à entendre, dans une obscurité parfois totale, sur le temps long ; les rires, discussions et remarques se tissent au musical, l'augmentent et le parasitent ; la caméra est mouvementée. Nous ne sommes pas toujours sûrs de ce que nous percevons et l'expérimentation filmique résonne souvent avec celle de la situation musicale.
Ce qui m'intéresse de questionner ici, c'est le potentiel esthétique de la captation non éditée, où les détails s'amassent. Des épreuves dont le but n'est pas usuellement d'être données à voir au public, et dont la brutalité est pourtant significativement chargée.

Effectivement, tout a commencé par une danse et une rencontre avec une chorégraphe qui entremêle la danse contemporaine et la danse traditionnelle bretonne.
Il s'ensuivra de nombreuses rencontres avec la musique sous toutes formes : improvisée, expérimentale, traditionnelle de Bretagne ou de Roumanie…
Et cette envie, moi aussi, d'improviser avec mes images, d'avoir la même sensation que les musiciens, d'être sur scène avec eux, de sentir la vibration. Et comment tout cela va influencer le montage en direct … le vjing.
Chaque projet devient alors une exploration unique : comment capter l'essence d'une performance live, comment dialoguer visuellement avec un musicien qui improvise, comment traduire en images la pulsation d'une gavotte ou les textures d'une musique expérimentale.
Le montage en direct (vjing) devient un instrument à part entière. Les images se superposent, se répondent, se transforment au rythme de la musique. C'est une forme de composition visuelle instantanée, où l'intuition et la technique se rejoignent. Puis ensuite viendront les clips, les documentaires.
Des projets comme Aziliz, La Gavotte de Fin de Treizhourien, Latitudes ou les extraits de mix aux vieilles Charrues témoignent de cette démarche : être au plus près de l'instant créatif, faire corps avec la musique et la danse, et offrir au spectateur une expérience immersive où l'image ne se contente pas d'accompagner, mais dialogue véritablement avec le son et le mouvement.
Les documentaires et les clips vidéo prolongent cette recherche, en explorant d'autres temporalités, d'autres rapports au montage, mais toujours avec cette même volonté : faire vibrer l'image comme vibrent les corps et les instruments.
Après un court-métrage d’une dizaine de minutes réalisé en 2023 avec Gholâm Hussain, j’ai décidé de réaliser un tout autre film, pour tenter de raconter ce que je comprends de son engagement musical, de sa pratique et de son cheminement. L’esthétique des films argentiques (super 8, 16 mm) et un travail sonore détaché de l’image me semblent au départ les plus adaptés. Au fur et à mesure que j’avance dans le projet, je me rends compte à quel point ma propre relation à cette musique et à ce musicien façonnent mon regard et mon écoute, ce qui me mène à questionner mes choix. Je commence à envisager d’utiliser aussi l’image numérique, et de mener un travail de création musical et sonore bien plus large. Ce sont ces questionnements que je partagerai avec vous.
Discussion générale
Le séminaire du CREM (Centre de recherche en ethnomusicologie) a lieu un vendredi après-midi par mois. Chaque séance croise les travaux de plusieurs chercheurs et étudiants autour d'une thématique commune, liéa à l'anthropologie du son, de la musique ou de la danse. Les recherches en cours, les problèmes théoriques ou méthodologiques ainsi que les documents de terrain y sont privilégiés. La rencontre dure quatre heures (avec une pause !) et laisse une large place à la discussion.
La participation au séminaire est ouverte à tous. Les étudiant·e·s sont encouragé·e·s à y participer, en particulier à partir du Master.